Le bœuf, la vache, et le taureau

Publié le mardi 17 mars 2009 par Nebetbastet Recommander l'article à un(e) ami(e) Version imprimable Version PDF (0) Lire / Ecrire un commentaire :

A l’ombre des grands temples et des colonnes couronnées de papyrus, sur les berges luxuriantes de l’indolent Nil, dans les enceintes sacrées des temples, au plus profond des sarcophages et dans les estomacs des égyptiens, voici le bœuf et ses compagnons, veau, vache, génisse… Mais quels rapports les habitants des Empires égyptiens entretenaient-ils avec les ruminants ?

Très hiérarchisée, religieuse et complexe, la société de l’Egypte ancienne a accordé au bœuf une place centrale dans sa vie quotidienne. A la fois force motrice et agricole, aliment de choix, héraut et symbole des dieux, le bœuf fut divinisé par les habitants de la vallée du Nil.

L’élevage en Egypte :

La domestication des animaux en Egypte a probablement débuté dès le Néolithique. Sous l’Ancien Empire (de –2278 à –2260). Ce pays a vu cohabiter deux espèces de bœufs. Le bœuf ioua (ou Bos Africanus de son nom savant) n’était pas un animal de travail. Il était destiné exclusivement à la boucherie. Il semble que les Egyptiens n’aient pas réussi à l’élever et qu’ils l’importaient par bateaux entiers de la Nubie supérieure avant de les engraisser dans des étables. La seconde espèce était celle du bœuf neg, encore présent aujourd’hui dans une grande partie de l’Afrique. Bien acclimatés au climat de la vallée du Nil, ces bœufs paissaient en de larges troupeaux dans les prairies du delta. Pendant les grosses chaleurs, les bergers qui encadraient ces troupeaux les emmenaient se baigner dans les eaux profondes du Nil tout en écartant les crocodiles grâce à des formules magiques.

Chambre funéraire de Sennedjem

Chambre funéraire de Sennedjem, Scène de labourage.

Bœufs et vaches supportaient facilement d’être assujettis au travail. Leurs tâches étaient cependant assez strictement réparties. Les vaches tiraient les charrues et labouraient, tandis que les bœufs étaient utilisés comme animaux de trait et déplaçaient les lourds traîneaux chargés de grosses pierres nécessaires à la construction des temples et bâtiments officiels.

Le bœuf à la mode du Nil :

Les manuscrits, peintures murales et sculptures égyptiennes nous ont permis de définir le régime alimentaire des sujets de Pharaon. La base de leur alimentation était constituée de céréales, consommées sous forme de pain, de légumes, de produits laitiers (dont le beurre) et de bière. Ils ne mangeaient pas de la viande tous les jours, et les animaux les plus couramment consommées étaient le mouton, le poisson, les volailles et le porc. Le bœuf était, quant à lui, réservé pour les occasions spéciales : fêtes familiales, fêtes religieuses, etc…

Les recettes égyptiennes de bœuf sont méconnues. Cependant, on sait qu’ils étaient friands d’épices et qu’ils pratiquaient tant le braisage que les grillades ou la cuisson à la vapeur…

Vaches, bœufs et dieux :

La religion égyptienne foisonnait de dieux, demi-dieux, démons et génies. Les figures de taureaux ou vaches divinisées sont nombreuses, mais parmi celles-ci quatre se distinguent : Boukhis, Nout, Apis et Hathor. Ces quatre dieux prennent la forme de bovins ou en ont les attributs. D’autres figures plus discrètes empruntent les mêmes formes. C’est le cas de la vache Ahet considérée comme la mère du soleil, de la vache blanche Hésat, mère d'Anubis, ou du taureau Mnévis, héraut du dieu Râ. Toutes ces divinités ont en commun d’être des figures positives. Cette symbolique de la vache s’explique car c’est un animal bon, de faible dynamisme mais de grande endurance. Elle est l’expression du maternel, de la chaleur et de la gestation. De plus, elle produit non seulement sa viande, mais surtout son lait qui est une véritable manne pour les hommes et peut être facilement transformée.

Taureau Apis

Taureau Apis. Calcaire autrefois peint, période de Necténabo Ier (?), XXXe Dynastie. Découvert au Sérapéum de Saqqara, dans une chapelle jouxtant la voie processionnelle menant aux catacombes des Apis.

Le taureau, le pharaon et l’Egypte :

Non content d’être un aliment de fête, d’être adoré comme un dieu et enterré comme un prince, le taureau était également étroitement lié à Pharaon. Lorsque Ménès, le premier pharaon «historique», unifie la Basse et la Haute-Egypte, il le fait en partie sur la base du culte du taureau Apis, identifiant dès lors les cultes taurin et royal dans une synthèse qui va traverser les siècles. C’est ainsi qu’Hathor se voit attribuer la fonction de nourrice divine. Des sculptures nous montrent Amenemhat III, puis Thoutmosis III se glisser sous son ventre pour la téter. Le bovin apparaît également dans les noms officiels de Pharaon dès Thoutmosis Ier (1580 avant J.-C.) qui est nommé « Taureau puissant qui s’élève comme une flamme, le plus vaillant de tous, le dispensateur de vie… aimé de Maât ». N’oublions également pas que le costume royal était orné d’une queue de taureau. Enfin, précisons que quatre régions d’Egypte situées au centre du Delta avaient aussi pris le bœuf pour emblème : le Bœuf noir, le Bœuf recensé, le Bœuf étranger et la Vache et le veau.

Alexandre le Grand lui-même, lorsqu’il conquit l’Egypte en 330 avant J.-C. fut acclamé comme un être divin et un sauveur. Il faut croire que les mythes ont la vie dure car il gagna immédiatement Memphis, où il accomplit une cérémonie sacrificielle en l’honneur du taureau Apis et fut alors seulement accepté comme nouveau pharaon.

Symbolisme du taureau et de la vache :

La vache est un symbole de maternité et on parle de "vaches célestes" qui symbolisent la voûte céleste. Quant au taureau, il renvoyait à la fertilité, à la puissance sexuelle et à la force physique. Les rois étaient d'ailleurs étroitement associés à cet animal procréateur par excellence. Ce thème de la fertilité persistera durant toute l'époque pharaonique et même au-delà. Ainsi Diodore de Sicile relate que les femmes avaient l'habitude de relever leur jupe devant Apis.

Dominant les deux compositions de la palette de Narmer (recto et verso), on peut à loisir contempler deux têtes de vache, vue de face, aux cornes symétriquement recourbées vers l’intérieur. Il ne faut pas oublier que cette palette remonte à la première dynastie : la vache joue donc un rôle primordial dès le début de l’histoire de l’Egypte ancienne.

La palette de Narmer (arrière), Royal Ontario Museum, Toronto

Dès l’Ancien Empire, on trouve dans les Textes des Pyramides le cheminement du roi défunt qui, avant de gagner une place auprès du Dieu, se dirigeait d’abord vers Hathor (symbolisé par la vache), régnant sur l’Océan primordial : c’est le chemin de la renaissance.

Vers le second millénaire avant notre ère, au Moyen Empire, apparaît dans certains temples le chapiteau hathorique orné de deux têtes féminines, mais toujours munies d’oreilles de vaches, allusion à la nature même de cette dispensatrice de « l’eau de vie » (ânkh-ouas = le lait). Son nom, Hat (château)-Hor (d’Horus) résume son essence même, à savoir : giron (ayant abrité le germe d’Horus). Hathor est bien connue comme illustrant la mort et l’amour, prenant possession des trépassés.

Chapiteau hathorique

Chapiteau hathorique dans le temple d'Hatchepsout à Louxor

On retrouve l’image de la vache sacrée tout au long de l’histoire de l’Egypte ancienne : recto et verso de la palette de Narmer, grande statue de la vache Hathor retrouvé à Deir-el-Bahari (XVIIIème dynastie), vignette illustrant le dernier chapitre du Livre des Morts (Hathor surgit de la montagne thébaine pour remettre au monde le défunt dans le cycle de l’Eternité), du Livre de la Vache du Ciel (allusion au départ du Démiurge désireux de s’éloigner du monde des hommes).

Conclusion :

Figure complexe, le taureau bénéficiait d’un statut original dans l’Egypte pharaonique. A la fois met délicat, incarnation divine et symbole de la royauté, il ornait les parois des temples et les champs le long du Nil, offrant à tout un peuple sa fécondité légendaire et sa force tranquille.

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