Les lieux en hiéroglyphes

Publié le samedi 07 février 2009 (mis à jour le mardi 10 février 2009) par Benjamin Recommander l'article à un(e) ami(e) Version imprimable Version PDF (1) Lire / Ecrire un commentaire :

Fascinant… Voilà un qualificatif qui revient souvent lorsque l’on parle des hiéroglyphes ! Bien au-delà du simple symbole et de la traduction littérale réductrice, l’écriture des anciens égyptiens était riche et permettait d’appréhender certains sujets avec une grande précision. Ce fut le cas avec les noms de lieux. En déchiffrant le nom d’un endroit, bien loin de la simple compréhension du mot, un nombre impressionnant d’informations nous parvenait sur cet emplacement !

Voyons donc maintenant comment les anciens égyptiens faisaient pour écrire le nom d’un lieu.

L’Egypte toute entière vivait grâce au Nil, ce fleuve magique à la base de la plus grande des civilisations de l’Histoire. En effet, chaque année, il débordait de son lit et ses crues déposaient les alluvions qui rendaient les terres arides de l’Egypte, très fertiles. Ainsi, la population entière vivait au rythme des crues, espérant qu’elles seraient plus importantes chaque année. Ceci a été à l’origine du culte du Nil par les égyptiens qui voyait en lui le dieu Hâpy, capable de donner la vie.

Le Nil, près d’Assouan

Le Nil, près d’Assouan

On retrouve ici également l’explication du nom qu’ils donnaient à leur pays : la « Terre Noire » ; en référence aux alluvions, cet engrais naturel, apportées par le fleuve. Ce nom se prononçait « kemet » et s’écrivait de la façon suivante :

I6G17X1
O49

kmt / kemet

Par opposition, les égyptiens nommaient le désert « la Terre Rouge » car là-bas, la vie y était impossible. L’expression se prononçait « desheret » et s’écrivait ainsi :

G27D21
X1
N25

dSrt / desheret

Cette terre était tellement peu appréciée par les égyptiens, de par son caractère aride et inhospitalier, qu’ils écrivaient son nom avec le déterminatif des pays étrangers, le signe des trois vallonnements :

N25
.

Parlons d’ailleurs de ces peuples qui vivaient non loin de l’Egypte. Ils étaient nombreux à envier les richesses du royaume et donc, à être considérés comme des ennemis de la « Terre Noire ». L’expression « pays étranger » se disait d’ailleurs « khaset » et s’écrivait de la sorte : (nous remarquons que le déterminatif du pays étranger, le symbole des trois vallonnements,

N25
est encore présent)

N25
X1 Z1s

VAst / khaset

Cependant, il ne faut pas oublier que l’Egypte développait beaucoup de relations commerciales avec d’autres peuples. Notamment grâce, encore et toujours, au Nil, où transitaient de nombreuses marchandises. Ce dernier avait en effet ses avantages : un fort courant qui transportait les bateaux vers le nord et un vent du nord qui amenait les navires vers le sud. Cela se retrouve dans les expressions suivantes :

Aa1
D46
P1
: Vdi / khed, qui signifie « aller vers le nord », est représenté grâce à un bateau sans voiles, car il suffisait de suivre le courant pour se rendre dans cette direction.
P2
: Vnti / khenty, qui signifie « aller vers le sud » est représenté par un bateau, toutes voiles sorties, profitant du vent du nord.

Ce procédé était assez courant dans les hiéroglyphes et se retrouvait notamment dans les noms des pays étrangers. Par exemple, certains déterminatifs particuliers pouvaient nous renseigner sur le caractère « ami ou ennemi » d’un peuple par rapport aux égyptiens ou encore sur sa localisation ou ses compétences particulières. De cette façon, les pays situés plus au sud, là où la guerre sévissait de façon quasi permanente, voyaient attribuer à l’écriture de leur nom un symbole militaire. Voyons cela à travers quelques noms de pays.

G17
D36
U28G4M17M17G43T14A1
Z2
: mDAiw / medjayou, un nubien. Il s’agissait d’une région située dans le sud de l’Egypte, les batailles et expéditions punitives y étaient très courantes. C’est la raison pour laquelle on retrouve le symbole guerrier du bâton de jet :
T14
. Il existe cependant plusieurs orthographes pour le mot « nubien » :

G21V28S29Z4A13
: nHsy / nehessy. On retrouve dans cette expression le symbole du prisonnier, employé ici comme déterminatif pour parler d’un ennemi :
A13
.

O28T10X1A13
: iwnt / iounet. Le déterminatif de l’ennemi est le même
A13
mais on a rajouté le symbole de l’arc nubien
T10
car ces derniers étaient reconnus comme de très bons archers !

Ainsi, l’écriture variait suivant la façon dont on décrivait le peuple et suivant comment les égyptiens les considéraient. L’exemple type est celui des asiatiques :

O29
D36
G17T14A13
: aAm / âam, un asiatique. On retrouve le symbole guerrier du bâton de jet
T14
ainsi que le déterminatif de l’ennemi, le prisonnier bras liés
A13
.

T14G17A1
: aAm / âam, un asiatique, également. Le bâton de jet est toujours présent mais le prisonnier n’est plus là et est remplacé par le symbole de l’homme en pleine occupation
A1
. Autrement dit, un homme qui travaille pour l’Egypte. En effet, plus tardivement par rapport à l’époque de l’orthographe précédente, de nombreux asiatiques travaillaient en Égypte, possédaient des biens et parvinrent à épouser des égyptiennes.

Voici enfin quelques exemples d’écriture de pays étrangers, parmi les plus courantes :

V13
N35
V28W24
Z7
T14A3
Z2
B1
N25
: thnw / tehennu, la Libye. On note la présence du bâton de jet (signe guerrier), du symbole des pays étrangers ainsi qu’un autre déterminatif
A3
Z2
B1
qui désignerait « un peuple » (ennemi ?).

D21

V13
N35
W24 G43
N25
: rTnw / retenou, la Syrie. Encore et toujours le déterminatif du pays étranger.

Aa1

X1
U30G1N25
: Vt / kheti, le Hati (royaume hittite).

V31G1N37

N25
: kAS / koush, le Pays de Koush.

G17D39

V13
N35

N25
: mTn / metjen : La Mitanni. On notera la présence du bras tendant une offrande, signe que les égyptiens et les mitanniens entretenaient une certaine amitié. Ils furent notamment alliés dans la lutte contre les hittites.

Abordons maintenant la façon d’écrire les différents lieux situés à l’intérieur de l’Egypte ! Il faut savoir que le royaume était divisé en quarante-deux districts administratifs que l’on appelait des « nomes ». Chacun d’eux regroupait un territoire plus ou moins large administré par un nomarque, lui-même sous l’autorité du vizir de pharaon. Le mot « nome » pouvait s’écrire ainsi :

S29Q3 X1
N24

spAt / sepat

Chaque nome avait d’ailleurs son symbole, son emblème. Cela leur permettait de se distinguer mais, comme toujours, l’expression qui les désignait, avait une explication logique.

Répartition en nomes du territoire égyptien

Répartition en nomes du territoire égyptien

Prenons par exemple le symbole du premier nome de Haute Egypte :

N16
T10
. On retrouve le symbole du terrain plat et celui de l’arc nubien car ce territoire était situé à l’extrémité sud du royaume. Vous pourrez trouver la liste complète des emblèmes des anciens nomes d’Egypte sur le site du projet Rosette : ici

A l’intérieur de ces nomes, des villes majestueuses, bâties autour des grands temples du royaume, exerçaient leur influence à la fois politique et religieuse. Certaines d’entre elles étaient même très puissantes ! Les égyptiens notaient leur nom grâce à un déterminatif bien particulier :

O49
, le signe de la ville. L’un des plus grands centres religieux du royaume fut très certainement Héliopolis. On y vénérait Rê (Râ) sous toutes ses formes. Son nom est tiré du grec et signifie « la ville du soleil ». Cependant, son nom égyptien était plutôt « Iounou » :

O28W24
O49

aIwnw / Iounou

On retrouve le pilier de bois avec un tenon, un vase et le déterminatif de la ville.

Autre ville chargée d’Histoire, lieu principal du culte du dieu Ptah, voici Memphis. Elle fut la capitale de l’Egypte durant l’Ancien Empire. Son nom signifiait « Durable et belle » et s’écrivait de la sorte :

Y5

N35
F35I9

D21
O24O49

mn-nfr / men-nefer

Autre ville incontournable : Thèbes. En égyptien, son nom était « Ouaset ». Elle connut son véritable essor lors du Nouvel Empire en devenant le lieu de culte principal du dieu dynastique : Amon-Rê. On y vénérait également Mout et Khonsou, constituant ainsi la fameuse « triade thébaine ». La ville était également intimement liée à la royauté. De nombreux palais, de nombreux temples somptueux furent retrouvés non loin d’elle. De plus, sur la rive ouest de Thèbes, la sublime vallée des Rois s’étendait paisiblement, en tant que dernière demeure de nombreux souverains du Nouvel Empire. Les anciens égyptiens notaient son nom ainsi :

R19X1
O49

wAst / Ouaset

Pour finir, voici encore quelques noms de villes célèbres dont vous pourrez rencontrer l’écriture lors de vos recherches ou d’un voyage en Egypte :

U23D58N26
O49
: AbDw / Abedjou. La ville d’Abydos, lieu principal de culte d’Osiris durant l’Ancien Empire.

M17Q3
X1
Q1Q1Q1X1
O49
: aIpt-swt / Ipet-sout. La ville de Karnak, « le plus estimé des lieux ».

O28N35

X1
O49
:aIwnt / Iounout. La ville de Dendérah. Elle abritait le célèbre temple d’Hathor.

Salle hypostyle du temple de Dendérah

Salle hypostyle du temple de Dendérah

Voilà pour ce bref aperçu du territoire égyptien et au-delà en hiéroglyphes. Vous l’aurez donc remarqué, les hiéroglyphes étaient complexes et riches de sens. Un simple mot pouvait nous apporter une quantité épatante d’informations et même changer d’orthographe suivant la façon dont les égyptiens considéraient l’entité décrite (un pays par exemple). Cela dénote l’invention d’un système d’écriture des plus complexes, bien loin des simples rébus imaginés par les premières personnes qui étudièrent les hiéroglyphes. Et tout ceci a été mis au point par un peuple vivant il y a environ 4 000 ans ! De quoi être vraiment fasciné… En conclusion, nous espérons que, grâce à cet article, vous pourrez dorénavant repérer les différents noms des lieux qui ont fait l’Histoire de l’Egypte lors de vos voyages à venir ou tout simplement dans un musée non loin de chez vous.

Taggé avec : alphabet egypte, hiéroglyphe, alphabet égyptien, unilitère, alphabet hiéroglyphe