Limites de cette médecine

Publié le lundi 22 août 2005 par Nico, Aude Recommander l'article à un(e) ami(e) Version imprimable Version PDF (1) Lire / Ecrire un commentaire :

Pour qu’un raisonnement médical puisse être élaboré, il fallait que les médecins se débarrassent d’abords de l’idée que la maladie est due à l’intervention de puissances surnaturelles, dieux ou démons. Mais, contrairement à ce qu’on a souvent cru, les premiers signes d’une approche rationnelle des maladies sont apparus bien avant Hippocrate et le miracle Grec. Dans des papyrus égyptiens antérieurs de plus d’un millénaire à Hippocrate, on trouve déjà, au milieu d’un fatras de formules conjuratoires, de conceptions mythiques et de superstitions, une tentative de rationalisation des soins.

La pharmacopée comprend, à côté des fientes de mouche et d’autruche, des excréments de lion, de panthère, de crocodile et de gazelle, tous ingrédients destinés à dégoûter les esprits malins et à les faire fuir (certains d’entre eux seront utilisés jusqu’au XVIIIe siècle), des produits dont l’efficacité est encore reconnue,tels la mandragore, la levure de bière, la jusquiame, le pavot et l’opium, et, pour les ophtalmies – si fréquente aujourd’hui encore en Egypte – l’alun, l’argile, le sel de cuivre.

L’idée que les maladies sont la conséquence du mauvais fonctionnement des organes et non celle de l’intervention d’esprits malins se trouve dans les traités d’Ywti, qui fut le médecin de Ramsès Ier et de Sethi II, soit huit cents ans avant qu’Hippocrate ne la formule. Il semble que les médecins sumériens soient parvenus aux mêmes conclusions.

Comment expliquer que, après cet apogée des connaissances médicales deux mille ans avant notre ère, il y ait eu non seulement stagnation mais encore régression tant en Egypte qu’en Mésopotamie ? Il y a sans doute à cela plusieurs raisons.

La première est que ces tentatives de médecine rationnelle ne débouchent sur aucun progrès dans le traitement des maladies. Les égyptiens avaient pris conscience du rôle du cœur et des vaisseaux, mais, sans doute obnubilé par le Nil, fleuve d’où naissent des canaux qui irriguent les champs, ils imaginaient que l’organisme humain était doté de réseau analogue. Partant du cœur, les vaisseaux irriguent l’organisme et transportent l’air, les humeurs, la nourriture, les excréments. L’accumulation de sang ou d’humeur ainsi que la non évacuation des excréments sont la cause des maladies. Cette conception aboutit à des traitements qui seront encore ceux des médecins de Molière : le clystère, les saignées, la pose de sangsues étaient couramment utilisés quinze siècle avant notre ère. Une mauvaise compréhension de l’anatomie conduit à des traitements surprenants : pour soigner les ophtalmies on verse un liquide dans l’oreille et pour traiter le cœur on administre le médicament par voie anale. Certes on essaie les traitements sur des esclaves mais, faute d’hypothèses cohérentes et d’un cadre conceptuel logique, cette expérimentation est vaine.

La seconde raison est que la transmission des connaissances se fait mal. Le médecin égyptien est incapable de lire les tablettes d’argile des médecins chaldéens. La communication s’effectue essentiellement par voie orale, d’autant qu’en Egypte les papyrus médicaux sont rares. Même les connaissances utiles se diffusent mal. Les égyptiens utilisent des filets de pêche comme moustiquaires, et Varron, romains ayant combattu en Egypte au IIe siècle avant J.-C., écrit :

« C’est une erreur de croire que les fièvres récurrentes ont pour origine une émanation des marais. Les souffrances sont plutôt causées par de petits animaux (bestiolas) qui dans cette affection, comme dans d’autres maladies, transportent des substances pernicieuses. »

Vision exacte mais sans lendemain. On retrouve la trace des préceptes d’hygiène égyptienne dans l’Ancien Testament, où les prescriptions de Moïse sont sans doute inspirées des traditions égyptiennes. Par exemple :

« L’Eternel parla à Moïse : "Ordonne aux enfants d’Israël de renvoyer du camp tout lépreux et quiconque a une gonorrhée ou est souillé par un mort. […] Celui qui touchera un mort, un corps humain quelconque, sera impur pendant sept jours. " »

Ces règles édictées pour éviter la propagation des épidémies reflètent celles en vigueur en Egypte, mais il s’y ajoute dans l’Ancien Testament un souffle, une dimension morale ; ainsi, il est écrit : « Ne va pas colportant le mal dans ton peuple, ne reste pas indifférent au sang de ton prochain » (Lévitique). Le terme « mal » englobe mais dépasse le malade : il ne faut pas seulement éviter la contagion physique, mais aussi la contagion morale, l’intention de nuire, la médisance, voire la nuisance involontaire. C’est l’appel à la responsabilisation de l’individu. Et aussi à la responsabilité collective face à celui qui a transgressé un commandement : la société a le devoir de se défendre face à celui qui propage l’épidémie. Cependant, malgré leur efficacité, ces prescriptions ne se diffusent guère chez d’autres peuples, sans doute parce qu’elles ne s’appuient pas sur un raisonnement séduisant, alors que, par exemple, on utilisera pendant deux millénaires les sangsues et les saignées, car se débarrasser d’un sang « vicié » est une idée simple qui plaît.

La troisième raison, qui a sans doute été déterminante, est que l’essor d’une médecine rationnelle heurtait de plein fouet les intérêts du clergé. Akhenaton qui, quatorze siècles avant J.-C., ferme les temples et tente d’imposer une religion monothéiste, le clergé est revenu en force. Or, ce dernier fonde sa puissance et sa richesse sur la peur de la mort et de la maladie. Pour assurer la pérennité de son influence, il réaffirme l’idée que la santé dépend de la bonne volonté des dieux. Sous le règne de Ramsès III le clergé possède cinq cent mille têtes de bétail et plus de cent mille esclaves, il reçoit trente-deux tonnes d’or et mille tonne d’argent à titre de présent et perçoit directement les impôts versés par cent soixante-neuf villes. Les offrandes faites aux dieux par les malades parviennent directement aux prêtres et des sanctuaires sont consacrés spécifiquement à chaque type de maladie. La maladie est exploitée systématiquement et sans vergogne. La chirurgie a cependant, dès cette époque, atteint des résultats assez remarquables, comme en témoignent sur les momies les traces de fractures correctement réduites et bien ossifiées. Ainsi, dès l’Antiquité, le traitement des plaies et traumatismes dont l’origine naturelle est évidente bénéficie-t-il d’une attitude différente, car l’expérience empirique apprend qu’on peut agir sur eux de façon efficace. L’acte chirurgical, ou celui des rebouteux, est pragmatique, enrichi par l’expérience ; ils s’opposera, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, à celui, d’origine spéculative, du médecin.

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